lundi 27 octobre 2014

Barrage de Sivens : Le partage de l'eau au coeur du débat



Ce samedi, le projet de barrage de Sivens, (Tarn) a réuni deux milles opposants, riverains et écologistes. Ce futur barrage que défend le Conseil général du Tarn devrait avoir une capacité de 1,5 millions de m3. Ce projet est destiné à réguler le Tescou qui connaît régulièrement des situations de sécheresses durant l’été. Il s’agit ainsi pour l’essentiel de permettre l’irrigation durant ces périodes principalement  des champs de maïs. Depuis septembre les travaux de déboisement qui ont commencé sur une zone de 13 hectares ont provoqué des échauffourées parfois violentes avec les forces de l’ordre et la mort dramatique d'un opposant Remi Fraisse (pour laquelle l'enquête en cours devrait faire la lumière sur les responsabilités).

Le collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet qui  s’oppose au barrage, explique que le projet porterait atteinte à l’environnement. Le barrage devrait en effet être construit sur des espaces boisés classés et une zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique (ZNIEFF). Cette qualification permet d’identifier par des experts scientifiques des zones de conservation qui doivent en principe être prise en compte dans les projets d’aménagement comme un barrage. Par ailleurs, le barrage ennoierait une zone humide importante. La DREAL qui a donné un avis favorable au projet indiquait toutefois dans son avis du 9 juillet 2012, que « la réalisation du projet entraînera directement par ennoiement la destruction de 12,7 ha de zones humides et indirectement, du fait de la création du barrage, la perte de fonctionnalité de 5,4 ha ».

Plusieurs organismes officiels ont donné un avis défavorable au projet. C’est le cas notamment du Conseil scientifique régional du Patrimoine Naturel de Midi-Pyrénées. Composé de spécialistes reconnus pour leur compétence scientifique, il a considéré que l’analyse bénéfice-risque du projet était défavorable. Le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) a également rendu deux fois un avis négatif compte tenu des manquements sur la protection des espèces. 

Enfin, le 27 octobre, un rapport d’experts commandé par le ministère de l’écologie critique fortement le projet. Surestimations des besoins pour l’irrigation, pas d’analyse de solutions alternatives, coût de l’eau stockée très élevée, faiblesse de l’étude d’impact… Pour autant, compte tenu de l’état d’avancement des travaux, le rapport ne préconise pas l’arrêt du projet mais la mise en place d’un comité de suivi multi-acteurs. 

La question posée par le barrage de Sivens ne concerne pas que le Tarn mais bien l’ensemble du Sud de la France  La ressource en eau est limitée et doit être partagée entre tous les acteurs du territoire et dans le respect de l’environnement. Il s’agit ainsi d’une question éminemment politique  à laquelle on apporte ici qu’une réponse technique en cherchant à augmenter la ressource dans les périodes de pénuries et pour 80 % pour l’agriculture. Mais la question d’une meilleure gestion de l’eau et des économies possibles à réaliser est rarement posée. C’est ainsi une vision "court-termisme" qui s’impose. Avec le changement climatique en cours, les périodes de sécheresse ont de forte chance de se multiplier. Or un ouvrage d’art comme la retenue de Sirvens, ou ailleurs des retenues collinaires, ont des couts qui doivent être rentabilisées sur plusieurs décennies. Il est à craindre que le changement climatique ne rattrape le calendrier financier et ne permette jamais de rentabiliser ces installations très capitalistiques. 

Ne faut-il pas aujourd’hui anticiper ces modifications et entamer la transition pour s’adapter à la nouvelle donne climatique au lieu de toujours aller vers l’avant avec une politique de l’offre ? Ne faut-il pas envisager de modifier progressivement les cultures du Sud de la France gourmandes en eau, en particulier le maïs ? Les tensions  relatives à la possession et à l’utilisation de l’eau vont s’accroître dans les prochaines années. Malgré des siècles d'efforts de maîtrise consacrés à la mise au point de techniques et à la réalisation d'aménagements visant à améliorer la disponibilité de l'eau, cette dernière demeure  en effet une limite fondamentale pour le développement des activités humaines. Il faut donc apprendre à la partager entre différents utilisateurs et entre différents usages. Les décisions ne peuvent se prendre que de façon concertée en accord avec l’ensemble des acteurs.   Des projets d'infrastructures comme le barrage de Sivens doivent s'inscrire dans une vision politique des territoires dans lesquels il s'inscrivent.

Des techniques existent pour améliorer l'efficacité des systèmes d'irrigation et accroître l'offre, mais de toute façon, sans un partage équitable et durable, l'eau viendra toujours à manquer. Comment partager cette eau ? Avec qui ? Selon quelles modalités ? Ce sont en réalité les seules questions qui vaillent aujourd'hui.


mardi 21 octobre 2014

Gardanne : Une centrale électrique au bois de 150 MW sème la discorde

 

Crédit marcovdz, licence Creative Commons
C’est cet automne que la centrale biomasse de Gardanne (Bouche-du-Rhône) devrait commencer ses premiers tests pour une exploitation prévue en 2015. Le projet est devenu très polémique tant il menace les forêts de la région et pourrait déséquilibrer toute la filière locale bois énergie. Tout commence par un arrêté du 29 février 2012 qui autorise EON Provence, la filiale de la société allemande EON, le troisième groupe mondial de la distribution d’énergie, à convertir une tranche de la centrale thermique au charbon en l’une des plus importantes centrales à biomasse d'Europe. 

 Le Groupe a remporté un appel d’offre lancé en 2010 sur les projets de cogénération, c’est-à-dire la production combinée de chaleur et d’électricité. Ces installations énergétiques sont intéressantes car cette double production leur confère un rendement énergétique (le rapport entre l’énergie consommée et l’énergie produite) important. Mais première entorse :  EON bénéficie d’une dérogation, car la région PACA est considérée fragile en ce qui concerne son alimentation en électricité. Le projet de centrale de cogénération devient ainsi un projet de centrale purement électrique qui fait chuter le rendement de l’installation de plus de moitié par rapport à une centrale à cogénération. Mais cette anomalie n’est finalement rien au regard de la question de l’approvisionnement en bois. Car la centrale a besoin d'une quantité gigantesque de bois pour fonctionner, prés d'un million de tonnes chaque année. 

Où trouver une telle quantité de bois ? Pas en région PACA dont les capacités de production sont estimées à quelques 700 000 tonnes.  En principe, l’appel d’offre prévoit que la distance maximale d'approvisionnement n’excède pas 450 km. Et l’opérateur a tout intérêt à le respecter puisqu’il pourra prétendre ainsi à une aide importante de l’Etat destinée à financer en partie les 220 millions d’investissements nécessaire pour la centrale. Mais, afin de lui laisser le temps d’organiser la filière bois, EON bénéficie d'une souplesse supplémentaire. La centrale pourra ainsi jusqu’en 2025 s’approvisionner pour moitié plus loin. C'est à dire pour EON à l'étranger :  au Canada et en  Biélorussie.  Une aberration écologique !  L'autre moitié de la ressource bois proviendra elle des régions PACA, Rhône-Alpes et Languedoc Roussillon. Un partenariat a notamment été signé avec le Parc national des Cévennes pour assurer la disponibilité de la ressource. Mais au vu de la quantité nécessaire, des élus s’inquiètent de l’impact environnemental sur une zone d’approvisionnement qui comporte notamment 4 zones classées Natura 2000. 

Dans les Alpes de Haute-Provence, les élus du territoire de la réserve biosphère Lubéron-Lure s’inquiètent également. Non seulement pour l’impact environnemental mais aussi pour l’alimentation des petites chaufferies au bois qu’ils ont aidé à mettre en place. Avec ces besoins colossaux, la centrale de Gardanne va déstabiliser le marché et la filière bois locale. D’autant que le bois n’a pas pour seule vocation d'être brûlé, mais aussi à être utilisé comme matériau de construction, même si la filière à des difficultés à se construire.  La forêt constitue ainsi pour ces territoires non seulement un patrimoine naturel, mais également,  une ressource durable pour l’économie locale à condition qu’elle soit gérée correctement. Le préfet de PACA, lui, qui a signé l’autorisation d’exploitation de la centrale, se veut rassurant et assure dans les pages du Monde du 24 mars dernier que « la forêt largement sous-exploitée » sera en mesure de satisfaire tous les besoins. Le maire de Gardanne, lui, est également ravi de l'opération qu'il défend au nom de l'emploi local.

Comment un projet aussi controversé comme la centrale de Gardanne a-t-il pu émerger et bénéficier du soutien de l'argent publique ? Sans doute par une faiblesse dans la gouvernance dans l'attribution de ces appels d'offre qui concernent des régions entières. Manque de débat, de concertation et de vision large sur l'ensemble des implications d'un projet aussi important par sa taille et les financements qu'il mobilise. C'est aujourd'hui trois régions qui pourraient en souffrir. D'autant que les centrales biomasse de Pierrelatte dans la Drôme et d'Inova à Brignoles dans le Var vont accroître encore la pression sur la ressource forestière. C'est dommage pour la filière bois énergie qui peut constituer au niveau local une réponse intéressante à la nécessaire transition énergétique.

mercredi 15 octobre 2014

Colombie : Les gardiens de semences 


http://www.rfi.fr/ Diffusion de mon reportage sur le projet colombien de réseau de semences sur RFI dans l'émission C'est pas du vent du samedi 18 octobre à écouter en podcast.


Recenser, valoriser et défendre les semences traditionnelles et les savoir-faire qui leur sont associées dans le cadre d’un programme participatif, c’est l’objectif du projet colombien Resemina mené par l’ONG Swissaid Colombia avec le soutien de la  Fondation Hermès.


Les paysans ont su au fil des siècles sélectionner les semences les plus adaptées aux maladies et aux climats locaux. Ils ont appris à maîtriser leur culture.  Si leur rendement n’est pas forcément le meilleur qui soit, les  semences assurent cependant une production régulière et garantissent le maintien d’une biodiversité agricole et de la sécurité alimentaire des populations - En 10 ans la Colombie est passée de l’autosuffisance alimentaire à l’importation nette d’aliment ; 75 %  du mais consommé vient  de l’étranger –


En Colombie, comme dans d’autres parties du monde, ces pratiques traditionnelles sont menacées par la standardisation de l’agriculture et l’arrivée de semences transgéniques qui pourraient « polluer » les semences traditionnelles. En outre, les cultures liées à la drogue fortement rémunératrices ont fait délaisser les cultures traditionnelles ; Enfin, le contexte réglementaire actuel dans le pays sur les semences traditionnelles qui  font l’objet d’un débat très vif, est très flou sur le statut de ces semences. Elles pourraient être interdites dans l’avenir. 


Il était donc urgent de mener un travail systématique à travers tout le pays.  Le projet se mène avec la participation active des organisations indigènes et paysannes. Plusieurs villages ont traditionnellement des gardiens des semences. Leur rôle est depuis longtemps d’inventorier et de conserver les semences de façon artisanale. Le projet va perpétuer cette « tradition » en construisant 15 Maisons des semences qui permettront une conservation dans de meilleures conditions, une caractérisation et un inventaire complet. Ce seront les gardiens traditionnels qui auront la charge de s’en occuper et de maintenir ainsi vivant le patrimoine génétique  local.

Ce travail est également politique car il donne beaucoup de force et de visibilité aux organisations paysannes locales et devrait permettre d’apporter des éléments déterminants dans le débat national sur la législation à venir sur le statut de ces semences traditionnelles.